Infogrames est l’un des noms les plus emblématiques du jeu vidéo français des années 80 et 90. La société naît en juin 1983 autour de Bruno Bonnell et Christophe Sapet, dans une ancienne usine textile à Lyon. Son nom vient de la contraction d’« informatique » et de « programme », un choix simple, presque évident, pour une époque où le jeu vidéo n’est pas encore une industrie parfaitement installée, mais un territoire à construire. Son logo, le fameux tatou, deviendra vite l’un des symboles les plus reconnaissables de la production française.
Au départ, Infogrames fait surtout de l’édition et de la distribution. La société publie des programmes venus de développeurs indépendants, comme beaucoup d’éditeurs français de cette génération. Les moyens sont limités, les équipes réduites, mais l’envie est là. Très vite, Infogrames comprend qu’il ne suffit pas de distribuer les jeux des autres. Pour exister vraiment, il faut aussi produire en interne, construire un catalogue, imposer une identité.
Les premiers succès arrivent sur les micros 8 bits et 16 bits. Infogrames touche à beaucoup de genres : aventure, action, réflexion, adaptation de bandes dessinées ou de dessins animés. On retrouve dans son catalogue des titres comme Mandragore, Passagers du Vent, Bob Morane, North & South, Bobo, Hostages ou encore Alone in the Dark. Tous ne se valent pas, mais certains marquent profondément les joueurs et montrent une chose : Infogrames sait produire des jeux avec une vraie identité visuelle, souvent très française dans leur ton comme dans leurs références.
La société avance vite, parfois très vite. À la fin des années 80, elle devient l’un des acteurs majeurs du jeu vidéo en France et commence à peser en Europe. La firme au tatou veut voir grand. Infogrames ne se contente plus d’éditer quelques titres sur micro : elle cherche à bâtir un groupe international, capable de rivaliser avec les grands éditeurs anglo-saxons et japonais. Cette ambition va devenir sa force, mais aussi l’une de ses fragilités.
Les acquisitions s’enchaînent. Infogrames met la main sur plusieurs noms importants du jeu vidéo européen ou américain, comme Cobra Soft, ERE Informatique, Ocean Software, Gremlin Interactive ou Accolade. Le catalogue grossit, les licences s’accumulent, les marchés s’ouvrent. Sur le papier, tout semble aller dans le bon sens. Dans les faits, cette stratégie coûte cher et alourdit progressivement la société. Acheter des studios, c’est aussi hériter de leurs dettes, de leurs équipes, de leurs projets en cours et de leurs difficultés.
Infogrames passe pourtant tout près de quelques rendez-vous qui auraient pu changer encore davantage son histoire. La société s’intéresse à de grands noms de l’industrie, comme Electronic Arts, sans parvenir à conclure. Elle aurait aussi laissé passer certaines occasions devenues ensuite énormes, notamment autour de licences qui exploseront plus tard. Ce genre d’anecdote nourrit évidemment la légende, mais il rappelle surtout à quel point l’éditeur français voulait jouer dans la cour des très grands.
Le début des années 90 reste malgré tout une période très forte. Alone in the Dark, sorti en 1992, devient l’un des grands jalons du jeu vidéo français. Avec ses personnages en 3D, ses décors fixes et son ambiance inspirée de Lovecraft, le jeu d’Infogrames ouvre une voie que le survival horror exploitera ensuite largement. Avant Resident Evil, il y avait déjà cette maison inquiétante, ses angles de caméra, ses créatures et cette impression de fragilité permanente. Pour Infogrames, c’est un coup d’éclat international.
La suite sera plus contrastée. Infogrames continue de publier beaucoup, parfois avec réussite, parfois avec moins de bonheur. Le groupe grossit, les machines changent, les budgets augmentent, et le marché devient plus difficile. Le rachat d’Hasbro Interactive, finalisé en 2001, marque un tournant majeur : Infogrames récupère alors de nombreuses licences, dont la marque Atari. Cette acquisition donne au groupe une visibilité énorme, mais elle ajoute aussi une nouvelle couche de complexité à une structure déjà très chargée.
Peu à peu, le nom Atari prend le dessus. Infogrames adopte progressivement cette marque beaucoup plus connue à l’international, jusqu’à changer officiellement de nom pour devenir Atari SA en 2009. Le symbole est fort : le tatou s’efface derrière l’un des logos les plus mythiques de l’histoire du jeu vidéo. Mais derrière ce changement de façade, les difficultés économiques restent bien présentes. Bruno Bonnell quitte la direction en 2007, après plus de vingt ans passés à bâtir le groupe.
En 2013, les filiales américaines d’Atari se placent sous la protection du chapitre 11, tandis que la maison-mère connaît elle aussi une procédure liée à ses difficultés financières. L’ancien empire Infogrames, devenu Atari, doit alors se restructurer pour survivre. La société sortira ensuite de cette période, mais l’époque où Infogrames rêvait de devenir le géant mondial du jeu vidéo est bel et bien terminée.
L’héritage, lui, reste considérable. Infogrames aura accompagné presque toute l’histoire du jeu vidéo français, depuis les micros 8 bits jusqu’aux consoles 3D, en passant par l’Amiga, l’Atari ST, le PC et les grandes années du CD-ROM. Son catalogue est immense, parfois inégal, mais rempli de titres qui ont marqué les joueurs : North & South, Hostages, Alone in the Dark, V-Rally, Asterix, Mission Impossible ou encore de nombreuses adaptations de bandes dessinées et de licences populaires.
Infogrames n’a pas toujours réussi ses paris, loin de là. Sa croissance rapide, ses rachats nombreux et ses ambitions mondiales ont fini par fragiliser l’ensemble. Mais il serait impossible de raconter le jeu vidéo français sans parler de la firme au tatou. Pendant deux décennies, elle a porté une ambition rare : faire exister un éditeur français capable de compter sur la scène internationale. Parfois brillant, parfois excessif, parfois maladroit, Infogrames reste le symbole d’une époque où le jeu vidéo français croyait encore pouvoir conquérir le monde depuis une ancienne usine textile de Lyon.