Legend Software fait partie de ces petites structures françaises dont l’histoire se raconte presque à travers quelques jeux, quelques souvenirs de développeurs et une poignée de titres restés dans la mémoire des joueurs micro. La société naît à Rennes en 1988, autour de trois fondateurs : Olivier Morazé au scénario et au commercial, Nicolas Gohin à la programmation Amiga, et Didier Quentin à la direction artistique.
Les trois hommes ne partent pas de rien. Avant Legend Software, ils ont déjà travaillé sur La Chose de Grotemburg, jeu d’aventure remarqué sur Amstrad CPC 464 et 6128, édité par Ubi Soft, ainsi que sur Skyx, jeu d’action qui sera cette fois le premier titre développé sous le label Legend Software. Très vite, l’équipe s’agrandit avec l’arrivée de Franck Quéro à la programmation PC et d’Éric Safar à la programmation Atari ST.
Le jeu qui va vraiment donner une visibilité à Legend Software, c’est Les Portes du Temps. Cette fois, il ne s’agit pas d’une commande extérieure ni d’un projet récupéré, mais d’une création maison. Un jeu d’aventure pensé pour les micros 16 bits, développé en C avec des portions en assembleur 68000, et porté sur Atari ST, Amiga et PC. Lorsque Éric Safar rejoint la société, le développement n’est pas terminé. Comme cela arrive souvent dans les petites équipes de l’époque, il faut reprendre le travail en cours, comprendre le code, corriger, terminer, et surtout livrer dans les temps.
L’enjeu est important pour Legend. Les Portes du Temps doit réussir, et l’attente du distributeur est forte. Le développement se fait donc dans l’urgence, avec de longues soirées de programmation et cette pression très concrète que connaissent bien les petits studios : un jeu terminé peut faire vivre la société, un jeu en retard peut la mettre en danger. Le succès sera pourtant au rendez-vous. Le jeu trouve son public sur Atari, Amiga et PC, même si un détail restera comme un regret amusé pour l’équipe : sa jaquette, jugée beaucoup trop austère, presque plus proche d’un utilitaire que d’un jeu d’aventure.
Legend Software va ensuite se retrouver mêlé à un projet beaucoup plus particulier : RanXerox. L’adaptation de la bande dessinée de Tanino Liberatore et Stefano Tamburini arrive par l’intermédiaire d’Ubi Soft. Le jeu a été commencé en interne, mais il n’est pas terminé. Legend récupère donc le projet avec pour mission de le mener à son terme. Éric Safar découvrira bien plus tard que le code initial avait été écrit par François Lionet, futur nom important de la scène Amiga avec AMOS. Reprendre le code d’un autre développeur, surtout en assembleur 68000, n’a rien d’une partie de plaisir, mais le travail est finalement mené à bien et le jeu sort chez Ubi Soft.
Le catalogue de Legend ne se limite pas aux jeux d’aventure. Avec 89 : La Révolution Française, le studio participe aussi à une veine plus éducative. Le jeu cherche à raconter plusieurs moments importants de la Révolution française, en y ajoutant quelques séquences plus ludiques. Techniquement, le titre ne cherche pas à révolutionner la machine, mais il bénéficie d’une vraie qualité graphique, issue notamment de la version originale développée sur MSX2. C’est un autre aspect du jeu vidéo français de cette période : raconter, transmettre, parfois apprendre, tout en essayant de garder une part de jeu.
Un autre projet aurait pu ouvrir une direction différente : Ninjanimal. Inspiré par Altered Beast, le jeu devait mettre en scène un ninja capable de se transformer. L’équipe réalise plusieurs décors, suffisamment réussis pour donner envie d’y croire, et Éric Safar programme une démo destinée à présenter le projet à des éditeurs comme Titus ou Ubi Soft. Le prototype contient même quelques effets de démo-maker, avec raster de couleurs et graphisme en overscan bas. Mais le jeu ne dépassera jamais ce stade.
La raison est malheureusement classique. Malgré le succès des Portes du Temps, un distributeur peu scrupuleux laisse à Legend une ardoise importante, notamment sur les ventes du jeu. Pour une petite société, ce genre de coup peut être fatal. Les finances ne suivent plus, les projets deviennent impossibles à poursuivre, et Legend Software ferme ses portes prématurément.
Il reste de cette histoire une impression de rendez-vous trop court. Legend Software n’a pas eu le temps de devenir un grand nom du jeu vidéo français, mais son parcours raconte très bien cette époque : de petites équipes, des projets ambitieux, des portages multiples, du code repris en urgence, des distributeurs parfois décisifs, et des jeux qui tentaient d’exister entre aventure, histoire, bande dessinée et action. De La Chose de Grotemburg aux Portes du Temps, de RanXerox à Ninjanimal, Legend Software laisse la trace d’un studio modeste, fragile, mais typique de cette génération où l’on pouvait encore créer un univers avec quelques machines, beaucoup d’heures et une bonne dose d’obstination.