DMA Design est un studio écossais fondé à Dundee en 1988 par Dave Jones. Avant de devenir l’un des noms les plus importants du jeu vidéo moderne sous l’identité Rockstar North, DMA est d’abord une petite équipe liée à la scène Amiga, aux outils graphiques, aux expérimentations techniques et à l’édition européenne de la fin des années 80.
Le studio commence avec des titres comme Menace, publié par Psygnosis en 1988, puis Blood Money en 1989. Ces deux shoot’em up montrent déjà une équipe capable de produire des jeux propres, nerveux, bien adaptés à l’Amiga. On est encore loin du phénomène mondial à venir, mais DMA s’installe rapidement comme un développeur sérieux dans l’orbite de Psygnosis.
Le vrai basculement arrive avec Lemmings. L’idée naît presque par accident, à partir d’une petite animation réalisée par Mike Dailly dans Deluxe Paint. Il dessine de minuscules personnages de quelques pixels, capables de marcher, tomber et subir toutes sortes de mauvais traitements. L’équipe s’amuse avec ces petites créatures, puis comprend qu’il y a là quelque chose de plus fort qu’un simple gag graphique.
Le principe de Lemmings est d’une simplicité redoutable : des dizaines de petites créatures avancent sans réfléchir, et le joueur doit les sauver en attribuant à certaines d’entre elles des compétences précises. Creuser, construire, grimper, bloquer, exploser, flotter : chaque action peut ouvrir un chemin ou condamner tout le groupe. Le joueur ne contrôle pas directement les lemmings. Il les guide, les observe, les corrige, parfois trop tard.
Publié par Psygnosis en 1991, Lemmings devient immédiatement un phénomène. Le jeu est drôle, cruel, lisible, intelligent, et surtout parfaitement adapté à l’Amiga. Ses animations minuscules, ses voix digitalisées, ses musiques entraînantes et son mélange de puzzle et de catastrophe organisée lui donnent une identité unique. Il ne ressemble ni à un shoot’em up, ni à un jeu de plates-formes, ni à une aventure classique. Il invente presque son propre terrain de jeu.
La force de Lemmings, c’est aussi son équilibre entre accessibilité et difficulté. Les premiers niveaux donnent l’impression d’un jouet charmant. Très vite, le jeu devient une mécanique de précision où chaque seconde compte, chaque outil est limité, chaque erreur peut déclencher un massacre en miniature. Sous son apparence mignonne, Lemmings est un jeu de logique parfois impitoyable.
Le succès est immense. Lemmings est adapté sur une quantité impressionnante de machines : Amiga, Atari ST, PC, Commodore 64, Amstrad CPC, ZX Spectrum, Super Nintendo, Mega Drive, Game Boy, Master System, Macintosh et bien d’autres. Peu de jeux européens auront autant circulé au début des années 90. Le petit peuple aux cheveux verts devient l’une des grandes icônes du jeu micro.
DMA Design poursuit naturellement avec Oh No! More Lemmings, puis Lemmings 2: The Tribes. Ce dernier tente d’élargir fortement la formule avec différentes tribus, de nouvelles compétences et une structure plus ambitieuse. Le jeu est riche, parfois trop, mais il montre que DMA ne veut pas se contenter de recopier le premier épisode. La série continuera ensuite avec d’autres développeurs, mais c’est bien l’équipe de Dundee qui en a posé les bases.
Après Lemmings, DMA cherche aussi à sortir de l’ombre de ses petites créatures. Walker, publié en 1993 sur Amiga, propose un jeu d’action sombre et violent où le joueur contrôle un robot bipède qui traverse différentes époques pour tout détruire sur son passage. Le jeu impressionne par son animation, son ambiance et sa brutalité mécanique. Il n’a pas l’universalité de Lemmings, mais il montre une autre facette du studio.
La même année, Hired Guns explore un registre encore différent. Ce jeu d’action-aventure en vue subjective permet de contrôler une équipe de quatre personnages, avec un écran partagé en plusieurs fenêtres. L’idée est ambitieuse, parfois déroutante, mais très représentative de l’esprit DMA : ne pas rester dans le confort d’une formule, tenter autre chose, même au risque de perdre une partie du public.
Au milieu des années 90, le studio travaille sur plusieurs projets plus compliqués, dont Unirally sur Super Nintendo et Body Harvest sur Nintendo 64. Ce dernier, longtemps lié à Nintendo avant d’être publié par Gremlin, annonce déjà une partie de ce qui fera la réputation future de DMA : de grands espaces, des véhicules, de l’action libre et une structure moins linéaire que la moyenne.
En 1997, DMA Design sort Grand Theft Auto, publié par BMG Interactive. À l’origine, le projet s’appelle Race’n’Chase et repose sur une idée de course urbaine avec policiers et criminels. Le développement est chaotique, mais le choix de placer le joueur du côté des délinquants donne au jeu sa personnalité. Vue de dessus, villes ouvertes, missions données par téléphone, humour noir et conduite nerveuse : le premier GTA est encore loin du blockbuster moderne, mais la graine est là.
La suite de l’histoire appartient davantage à Rockstar qu’à l’époque DMA. Le studio est racheté avec BMG Interactive par Take-Two, intégré à Rockstar Games, puis renommé Rockstar North en 2002. Avec Grand Theft Auto III, Vice City, San Andreas et les épisodes suivants, l’ancienne petite équipe écossaise devient l’un des studios les plus influents du monde.
Mais avant cette transformation, DMA Design reste d’abord le studio de Lemmings. C’est ce jeu qui a fait entrer son nom dans l’histoire, bien avant les polémiques et les villes ouvertes de GTA. Un jeu né d’une animation minuscule, presque d’une plaisanterie de graphiste, devenu l’un des plus grands succès européens du début des années 90.
L’héritage de DMA Design est donc double. D’un côté, Lemmings, symbole de l’inventivité Amiga, du puzzle malin et de l’humour cruel en quelques pixels. De l’autre, Grand Theft Auto, point de départ d’une série qui transformera l’industrie entière. Peu de studios peuvent revendiquer deux empreintes aussi différentes. DMA a commencé par apprendre aux joueurs à sauver de petites créatures suicidaires, avant de leur offrir des villes entières où se perdre. Entre les deux, il y a toute l’étrangeté et toute la force du jeu vidéo britannique.