Divide By Zero est un petit studio britannique fondé en 1990 par Andy Bladell et Simon Lipowicz. Andy Bladell avait auparavant travaillé plusieurs années chez Domark comme chef de projet, tandis que Simon Lipowicz apporte la partie plus technique. Leur société ne laissera pas un immense catalogue, mais elle reste associée à quelques jeux d’aventure des années 90, souvent marqués par la science-fiction, l’humour et une certaine envie de sortir des cadres trop sages du genre.
Les débuts sont pourtant contrariés. Divide By Zero travaille d’abord pour Mirrorsoft, mais la mort de Robert Maxwell, patron du groupe, entraîne la fin brutale de cette collaboration. Le studio doit donc repartir ailleurs et signe finalement avec Psygnosis en 1991. Ce changement d’éditeur va mener à son premier vrai grand projet : Innocent Until Caught.
Sorti en 1993 sur Amiga et PC, Innocent Until Caught est une aventure graphique de science-fiction publiée par Psygnosis. Le joueur y incarne Jack T. Ladd, un voleur galactique poursuivi par le fisc interstellaire. L’idée est assez savoureuse : dans cet univers, l’ennemi le plus redoutable n’est pas un tyran cosmique ou une armée extraterrestre, mais l’administration fiscale. Les auteurs savaient de quoi ils parlaient, puisqu’ils auraient eux-mêmes connu quelques démêlés avec le fisc.
Le développement d’Innocent Until Caught demande plus d’un an de travail. Le studio crée plusieurs outils maison pour gérer le moteur principal, les dialogues, les décors et les interactions. Le résultat n’a pas la finesse des meilleures aventures LucasArts, ni la rigueur des grandes productions Sierra, mais il possède un ton bien à lui : plus irrévérencieux, plus anglais, avec un goût pour le détournement, les situations absurdes et la satire sociale.
Le jeu n’est pas exempt de défauts. Certaines énigmes sont raides, l’humour ne fait pas toujours mouche, et la réalisation reste inégale selon les versions. Mais Innocent Until Caught a suffisamment de personnalité pour sortir du lot. Jack T. Ladd n’est pas un héros noble, mais un opportuniste, un voleur, un type déjà compromis avant même que l’aventure commence. Cela change agréablement des sauveurs de galaxie au brushing impeccable.
En 1995, Divide By Zero poursuit l’univers avec Guilty, également connu sous le titre Innocent Until Caught 2: Presumed Guilty. Cette suite reprend Jack T. Ladd, mais lui associe Ysanne Andropath, agente chargée de le surveiller. Le jeu conserve l’esprit science-fiction comique du premier épisode, avec une interface d’aventure classique et une volonté de jouer sur la relation entre ses deux personnages principaux.
La même année, le studio change de ton avec The Orion Conspiracy, publié par Domark. Cette fois, l’humour laisse davantage de place à une ambiance sombre et paranoïaque. Le joueur incarne Devlin McCormack, un ancien pilote qui enquête sur la mort de son fils à bord d’une station spatiale. Le jeu mélange meurtre, corporations, secrets militaires et menace extraterrestre, dans une atmosphère qui rappelle parfois Alien par son décor fermé et sa tension de science-fiction.
The Orion Conspiracy est intéressant parce qu’il montre que Divide By Zero ne voulait pas seulement refaire Innocent Until Caught. Le studio tente une aventure plus adulte, plus grave, avec une interface épurée et des cinématiques en images de synthèse. Le résultat divise fortement, certains saluant l’ambiance, d’autres trouvant le jeu trop lourd ou mal rythmé. Mais il témoigne d’une vraie envie de proposer autre chose qu’une simple comédie spatiale.
En 1996, Divide By Zero revient avec The Gene Machine, publié par Vic Tokai sur PC. Le virage est assez net. Le jeu adopte une ambiance victorienne, pleine de références à Jules Verne, H. G. Wells et à l’imaginaire scientifique du XIXe siècle. On y suit Piers Featherstonehaugh et son domestique Mossop dans une aventure plus familiale, plus accessible, moins corrosive que les précédentes productions du studio.
The Gene Machine est souvent considéré comme l’un des jeux les plus aboutis de Divide By Zero sur le plan visuel. Son style dessiné, son univers rétrofuturiste et son humour plus grand public lui donnent une identité claire. Mais ce changement de ton arrive trop tard pour sauver le studio. Le marché de l’aventure graphique devient difficile, les budgets augmentent, et les petits développeurs britanniques ont de plus en plus de mal à exister face aux grands éditeurs et aux nouvelles attentes du PC.
Divide By Zero travaille aussi sur des titres moins associés à son image d’aventure, comme Great Naval Battles IV et Great Naval Battles V. Ces productions montrent sans doute une volonté de diversifier l’activité ou de répondre à des commandes plus alimentaires, mais elles ne suffisent pas à stabiliser la société.
En 1996, Divide By Zero ferme ses portes. L’histoire aura donc été courte, à peine six ans, mais suffisamment dense pour laisser quelques souvenirs aux amateurs d’aventures graphiques. Innocent Until Caught, Guilty, The Orion Conspiracy et The Gene Machine racontent un studio qui aura essayé plusieurs tons : la satire fiscale intergalactique, la comédie de science-fiction, le thriller spatial et l’aventure victorienne.
Divide By Zero n’a pas eu le temps de devenir un grand nom du genre. Ses jeux sont inégaux, parfois maladroits, souvent moins élégants que ceux des références américaines. Mais ils possèdent une personnalité bien britannique, avec des idées curieuses, des héros moins lisses et une vraie envie de raconter autre chose. Dans la petite histoire de l’aventure graphique des années 90, c’est déjà assez pour mériter une place.