Data East fait partie de ces éditeurs japonais que l’on croisait partout sans toujours mesurer l’importance de leur catalogue. La société est fondée en 1976 par Tetsuo Fukuda, d’abord dans un domaine très technique : l’ingénierie électronique pour bornes d’arcade. À l’origine, Data East ne cherche pas encore à devenir un grand nom du jeu vidéo. Elle travaille surtout sur des systèmes permettant aux exploitants de salles de remplacer plus facilement les jeux dans leurs machines. Mais comme souvent dans cette industrie, la technique finit rapidement par mener au jeu lui-même.
À la fin des années 70, Data East commence à produire ses propres titres d’arcade. Le nom DECO, souvent associé à la société, vient justement de Data East Corporation. Les premiers jeux restent modestes, mais la société avance vite. Elle comprend que l’arcade est un marché où il faut proposer des idées simples, lisibles, immédiatement accrocheuses. Un joueur doit comprendre en quelques secondes, perdre assez vite, mais avoir envie de remettre une pièce.
Le premier grand succès populaire arrive avec BurgerTime. Le principe est aussi absurde qu’efficace : un cuisinier doit faire tomber les ingrédients de hamburgers géants tout en évitant des aliments devenus agressifs. Le jeu a ce parfum typique du début des années 80, quand l’arcade pouvait encore transformer n’importe quelle idée étrange en classique immédiat. BurgerTime installe Data East dans la mémoire des joueurs avec une mascotte improbable, un rythme nerveux et une difficulté qui grimpe très vite.
Data East va ensuite toucher à de nombreux genres. Avec Karate Champ, la société participe aux premières grandes heures du jeu de combat. Avant Street Fighter II, avant la codification moderne du versus fighting, il y avait déjà ces affrontements secs, rigides, presque cérémoniels, où chaque coup devait être placé au bon moment. Le jeu paraît rudimentaire aujourd’hui, mais son influence est réelle. Il montre que le duel martial peut devenir un vrai spectacle d’arcade.
Dans un autre registre, Data East se fait aussi remarquer avec des jeux d’action plus musclés. Bad Dudes Vs. DragonNinja résume parfaitement une certaine époque : des ninjas, des coups de pied, des répliques qui sentent bon la série B et une mission improbable pour sauver le président. Ce n’est pas subtil, mais ce n’est pas ce qu’on lui demande. Le jeu assume son côté excessif, direct, presque caricatural, et c’est précisément ce qui le rend encore attachant.
Karnov occupe une place à part dans le catalogue. Avec son héros chauve, cracheur de feu et vêtu comme un haltérophile de cirque, le jeu possède une étrangeté immédiatement reconnaissable. Karnov deviendra même une sorte de mascotte officieuse de Data East, réapparaissant dans d’autres titres comme Bad Dudes ou Fighter’s History. C’est typiquement le genre de personnage que seul le jeu vidéo des années 80 pouvait produire sans se poser trop de questions.
La société sait aussi exploiter les licences. RoboCop, adapté du film de Paul Verhoeven, devient l’un de ses titres les plus connus. L’arcade restitue assez bien la lourdeur du personnage, son tir puissant, son univers urbain violent et cette progression implacable dans les rues de Detroit. Le jeu sera ensuite adapté sur de nombreuses machines et participera largement à la popularité de la licence dans le jeu vidéo, notamment en Europe où Ocean Software en fera un énorme succès sur micro.
Data East, c’est aussi toute une série de titres que les joueurs découvrent selon les machines et les générations : Heavy Barrel, Chelnov, Atomic Runner, Sly Spy, Midnight Resistance, Joe & Mac, Two Crude Dudes, Fighter’s History ou encore Windjammers. Tous n’ont pas la même réputation, mais beaucoup partagent cette même énergie arcade : de l’action immédiate, des personnages marqués, des idées parfois bizarres, et une difficulté rarement tendre.
Joe & Mac, connu aussi sous le nom Caveman Ninja, montre bien la capacité de Data East à créer des jeux accessibles et colorés. Le principe est simple : deux hommes préhistoriques, des dinosaures, des massues, de l’humour et une action lisible. Sur borne comme sur consoles, le jeu trouve son public parce qu’il ne cherche pas à être plus malin que nécessaire. Il veut être fun, direct, et surtout jouable à deux.
Windjammers, sorti sur Neo Geo, suivra une autre trajectoire. À sa sortie, le jeu ne devient pas immédiatement un phénomène mondial. Mais avec le temps, son mélange de frisbee, de tennis, de réflexes et de duel psychologique va en faire un titre culte. C’est l’un de ces jeux qui prouvent qu’une idée très simple, lorsqu’elle est parfaitement réglée, peut traverser les années mieux que des productions beaucoup plus ambitieuses.
Data East ne se limite pas aux jeux vidéo. À la fin des années 80 et au début des années 90, la société devient aussi un acteur important du flipper grâce à sa branche américaine. Elle exploite de nombreuses licences populaires, comme Back to the Future, Batman, Star Wars, The Simpsons, Teenage Mutant Ninja Turtles ou encore RoboCop. Cette activité dit beaucoup de l’identité de Data East : une société à cheval entre l’arcade, la culture populaire et les machines que l’on croisait dans les salles de jeux, les bars ou les cinémas.
Mais les années 90 deviennent de plus en plus difficiles. Le marché arcade change, les consoles prennent une place énorme, la 3D redistribue les cartes, et Data East peine à suivre le rythme des géants japonais. La société continue de produire, parfois avec de bonnes idées, mais elle ne retrouve plus la même force qu’à l’époque de ses grands succès. Le flipper lui-même décline, et Data East revend sa division spécialisée à Sega en 1994.
Au début des années 2000, la situation se dégrade. Data East tente de vendre ou de licencier certaines de ses propriétés, mais cela ne suffit pas. La société fait finalement faillite en 2003. Une grande partie de son catalogue est ensuite reprise par G-Mode, tandis que certaines licences partent chez d’autres ayants droit, ce qui explique aujourd’hui la dispersion parfois compliquée de son héritage.
Data East laisse pourtant une trace solide. Ce n’était pas toujours l’éditeur le plus élégant, ni le plus régulier, mais son catalogue respire l’arcade dans ce qu’elle avait de plus direct et de plus généreux. BurgerTime, Karate Champ, Karnov, Bad Dudes, RoboCop, Joe & Mac, Windjammers : autant de jeux qui racontent une même histoire, celle d’une société capable de passer du hamburger géant au ninja présidentiel, du policier cyborg au frisbee futuriste, sans jamais perdre ce goût du jeu immédiat.
Aujourd’hui, le nom Data East évoque moins un grand empire qu’une collection de souvenirs d’arcade. Des bornes parfois bruyantes, des idées souvent étranges, des héros improbables, des conversions console plus ou moins réussies, et cette sensation très particulière des jeux qui ne cherchaient pas toujours à être raffinés, mais qui savaient accrocher le joueur en quelques secondes. Et dans une salle d’arcade, c’était déjà beaucoup.