Jaleco fait partie de ces éditeurs japonais que l’on croisait régulièrement en arcade, sur Famicom, NES, Super Famicom ou Super Nintendo, sans qu’il atteigne toujours la notoriété des géants du secteur. Moins célèbre qu’un Capcom, moins prestigieux qu’un Konami, moins immédiatement identifiable qu’un Namco, Jaleco a pourtant laissé derrière lui un catalogue très varié, parfois étrange, souvent attachant, avec ce parfum typique des éditeurs japonais de second cercle capables de sortir aussi bien un bon jeu d’arcade qu’une curiosité improbable.
L’histoire commence en 1974, lorsque Yoshiaki Kanazawa fonde la Japan Leisure Company. Comme beaucoup de sociétés japonaises de cette période, Jaleco ne naît pas directement comme éditeur de jeux vidéo. Elle s’intéresse d’abord aux équipements de loisirs, aux machines pour salles d’arcade et à tout ce qui entoure le divertissement mécanique et électronique. Le nom Jaleco viendra plus tard, formé à partir de Japan Leisure Company, lorsque la société entre plus franchement dans le jeu vidéo au début des années 80.
Les premiers grands souvenirs de Jaleco viennent de l’arcade. Exerion, sorti en 1983, impose un shoot’em up spatial assez particulier, avec son inertie marquée et son défilement qui donne une impression de profondeur inhabituelle. Ce n’est pas le shoot le plus connu de son époque, mais il possède une vraie personnalité. Le vaisseau semble presque glisser sur l’écran, comme si le joueur devait lutter autant contre les ennemis que contre sa propre trajectoire.
En 1985, City Connection donne à Jaleco l’un de ses titres les plus reconnaissables. Le principe est simple et immédiatement lisible : parcourir les routes de grandes villes du monde entier avec une petite voiture, peindre toutes les portions de route et éviter la police. Le jeu a quelque chose de très arcade dans son idée, mais aussi de très japonais dans son mélange d’absurde, de couleurs et de rythme. Une voiture qui repeint Paris, New York ou Tokyo en échappant aux forces de l’ordre, il fallait oser. Le nom du jeu est devenu si marquant qu’il sera plus tard repris par la société City Connection, qui récupérera une partie du catalogue Jaleco.
La même année, Ninja JaJaMaru-kun installe une autre figure importante du catalogue. Ce petit ninja rondouillard, lancé dans des tableaux remplis d’ennemis et de plates-formes, devient surtout populaire au Japon. Là où d’autres éditeurs cherchent déjà des héros spectaculaires, Jaleco propose un personnage plus modeste, plus simple, mais suffisamment reconnaissable pour traverser plusieurs épisodes. JaJaMaru reste l’un de ces héros qui ne parleront pas forcément à tout le monde en Occident, mais qui occupent une vraie place dans la mémoire Famicom japonaise.
Jaleco va aussi trouver un public important avec le sport, notamment grâce au baseball. Bases Loaded, sorti sur Famicom puis NES, devient l’un des titres sportifs les plus associés à l’éditeur en Amérique du Nord. Le baseball n’a pas toujours la même portée chez les joueurs européens, mais aux États-Unis et au Japon, c’est un terrain de jeu essentiel. Avec ses équipes fictives, sa présentation derrière le batteur et sa volonté de donner plus de personnalité aux matchs, Bases Loaded trouve sa place dans les ludothèques NES.
Comme beaucoup d’éditeurs japonais des années 80, Jaleco travaille souvent avec des studios externes, notamment TOSE, qui participe à de nombreux développements sur Famicom. Cette manière de fonctionner n’a rien d’exceptionnel à l’époque, mais elle explique aussi le côté parfois disparate du catalogue. Sous le logo Jaleco, on peut trouver des jeux très différents, développés par des équipes variées, avec des niveaux d’ambition et de finition qui ne sont pas toujours les mêmes.
Le catalogue Jaleco passe ainsi du shoot’em up à la plate-forme, du sport au mah-jong, de l’arcade pure à des titres plus modestes. On y croise Formation Z, Field Combat, Argus, Valtric, Rod Land, Avenging Spirit, Earth Defense Force ou encore P-47: The Freedom Fighter. Tous ne sont pas devenus des classiques, mais beaucoup possèdent cette efficacité arcade propre aux productions japonaises de l’époque : un concept direct, une difficulté bien présente, et souvent une idée visuelle ou mécanique qui suffit à retenir l’attention.
Au début des années 90, Jaleco reste présent sur consoles 16 bits avec plusieurs titres marquants. La série Rushing Beat, connue en Occident sous différents noms comme Rival Turf!, Brawl Brothers ou The Peace Keepers, tente de s’imposer dans le beat’em up à la Final Fight. Le résultat n’atteint pas toujours les sommets de Capcom ou Sega, mais il garde une vraie place dans la mémoire des joueurs Super Nintendo, surtout pour ceux qui aimaient les jeux de bagarre coopératifs et les rues pleines de voyous anonymes à corriger.
Jaleco publie aussi des jeux plus singuliers, comme Game Tengoku, shoot’em up parodique où la société semble se moquer d’elle-même et de l’univers arcade. C’est l’une des facettes les plus sympathiques de Jaleco : cette capacité à produire parfois des titres un peu de travers, moins lisses que ceux des grands concurrents, mais avec une vraie personnalité. La société n’a pas toujours les moyens ou la régularité des plus gros éditeurs, mais elle possède souvent un charme particulier.
Dans les années 90, Jaleco tente également d’exister sur plusieurs marchés, avec une division nord-américaine qui publie des titres NES et Super NES, parfois issus d’autres développeurs. On retrouve ainsi son nom sur des jeux comme Maniac Mansion sur NES ou R-Type III sur Super Nintendo en Amérique du Nord, ce qui montre bien que Jaleco n’est pas seulement un développeur, mais aussi un éditeur capable de faire circuler des jeux selon les territoires.
La suite devient plus compliquée. Comme beaucoup d’éditeurs moyens japonais, Jaleco peine à suivre l’évolution du marché à partir de la fin des années 90. La 3D, les budgets plus lourds, la concurrence des grands groupes et le changement des habitudes de jeu rendent la situation plus difficile. La société passe entre plusieurs mains, notamment PCCW au début des années 2000, puis se restructure, change d’orientation, quitte progressivement le jeu vidéo traditionnel et finit par perdre son poids historique.
En 2009, Jaleco quitte pratiquement le marché du jeu vidéo sous sa forme classique, tandis que la société est revendue à Game Yarou. Quelques années plus tard, les difficultés financières de ce dernier entraînent la disparition effective de Jaleco comme acteur du secteur. Une partie de son catalogue est finalement reprise par City Connection, studio japonais spécialisé dans la valorisation et la réédition de jeux rétro. Le symbole est assez joli : le nom d’un ancien jeu Jaleco devient celui de la société qui contribue à faire vivre son héritage.
L’héritage de Jaleco reste moins spectaculaire que celui des grands maîtres japonais de l’arcade, mais il ne faut pas le sous-estimer. Exerion, City Connection, Ninja JaJaMaru-kun, Bases Loaded, Rod Land, Avenging Spirit, Rushing Beat, Game Tengoku : autant de titres qui racontent une histoire plus discrète, mais bien réelle. Celle d’un éditeur capable de naviguer entre arcade, Famicom, consoles 16 bits et productions plus modestes, avec une personnalité parfois irrégulière mais rarement totalement anonyme.
Jaleco n’a peut-être jamais eu la force de frappe d’un Konami ou d’un Capcom, mais son nom reste attaché à toute une série de souvenirs de joueurs. Une voiture qui repeint les routes du monde, un petit ninja bondissant, un match de baseball sur NES, un beat’em up de Super Nintendo loué un week-end, un shoot’em up bizarre découvert trop tard. C’est aussi cela, l’histoire du jeu vidéo : pas seulement les géants, mais tous ces éditeurs de l’entre-deux qui ont rempli les ludothèques, les salles d’arcade et les après-midis de joueurs avec des idées parfois simples, parfois bancales, mais souvent mémorables.