Eidos Interactive est l’un des grands noms britanniques du jeu vidéo des années 90, surtout connu pour avoir porté Tomb Raider au rang de phénomène mondial. La société ne naît pourtant pas comme un éditeur classique. À l’origine, Eidos travaille dans les technologies de compression vidéo, notamment autour de systèmes comme l’Acorn Archimedes. Ce n’est qu’au milieu des années 90 que le nom bascule vraiment vers le jeu vidéo.
Le tournant arrive avec le rapprochement entre Eidos et Domark, éditeur britannique déjà actif depuis les années 80. Domark, fondé par Dominic Wheatley et Mark Strachan, avait publié des titres comme Eureka!, Trivial Pursuit, Championship Manager, Hard Drivin’, Klax, Star Wars ou encore Formula One Grand Prix. En 1995, l’ensemble prend la forme d’un nouveau groupe coté en bourse sous le nom Eidos. Très vite, la société va grossir par rachats.
En 1996, Eidos rachète CentreGold, qui regroupe notamment U.S. Gold, CentreSoft et surtout Core Design. Ce dernier point est essentiel, car Core Design travaille alors sur un jeu d’action-aventure en 3D qui va changer le destin du groupe : Tomb Raider. Le jeu est développé à Derby par Core Design, avec Toby Gard parmi les figures importantes de la création de Lara Croft, et il est publié par Eidos Interactive en 1996 sur Saturn, PlayStation et PC.
Tomb Raider arrive au moment parfait. La 3D devient le nouveau langage du jeu vidéo, la PlayStation explose, le PC progresse, et les joueurs découvrent une héroïne capable d’explorer des tombeaux, grimper, nager, tirer, résoudre des énigmes et évoluer dans des environnements en volume. Lara Croft n’est pas seulement un personnage de jeu. Elle devient une icône pop, présente dans les magazines, les publicités, les produits dérivés et bientôt au cinéma.
Pour Eidos, le succès est énorme. La société tient enfin une licence maison capable de rivaliser avec les grandes mascottes et les grands héros du moment. Les suites s’enchaînent rapidement : Tomb Raider II en 1997, Tomb Raider III en 1998, The Last Revelation en 1999, puis Chronicles en 2000. Cette cadence annuelle installe la série dans le paysage, mais elle épuise aussi progressivement la formule et l’équipe de Core Design.
Cette période résume bien la force et la faiblesse d’Eidos. L’éditeur sait exploiter une marque, la promouvoir, l’imposer à l’international et lui donner une visibilité immense. Mais il pousse aussi très fort sur le rythme de production. Lara Croft devient un moteur commercial presque trop important pour le groupe. Chaque nouvel épisode doit arriver vite, nourrir les ventes et maintenir l’image d’Eidos auprès des investisseurs.
Eidos ne se limite pourtant pas à Tomb Raider. Le groupe publie aussi des jeux importants comme Commandos: Behind Enemy Lines, développé par Pyro Studios, Legacy of Kain: Soul Reaver, développé par Crystal Dynamics, Thief: The Dark Project, développé par Looking Glass Studios, ou encore Deus Ex, développé par Ion Storm. À la fin des années 90 et au début des années 2000, le catalogue Eidos compte donc plusieurs licences majeures, très différentes les unes des autres.
Commandos montre l’importance du PC dans le catalogue de l’éditeur. Le jeu propose de l’infiltration tactique en temps réel pendant la Seconde Guerre mondiale, avec une difficulté exigeante et une vraie personnalité. Soul Reaver, lui, renforce la présence d’Eidos sur PlayStation avec un univers gothique, une mise en scène soignée et une exploration en 3D beaucoup plus fluide que la moyenne. Thief et Deus Ex, de leur côté, placent Eidos dans l’histoire des jeux immersifs, même si leur développement revient à d’autres studios.
En 1998, Eidos rachète Crystal Dynamics, studio américain qui deviendra plus tard essentiel pour l’avenir de Tomb Raider. Ce rachat illustre la stratégie de l’époque : Eidos ne veut pas seulement publier des jeux externes, mais contrôler des studios capables de produire des licences fortes. La société investit aussi dans Ion Storm, le studio de John Romero, avec des résultats très contrastés : Daikatana sera un échec retentissant, tandis que Deus Ex deviendra un classique.
Au début des années 2000, la situation devient plus difficile. La série Tomb Raider perd de son éclat, et Tomb Raider: The Angel of Darkness, développé par Core Design et sorti en 2003, reçoit un accueil très décevant. Le jeu devait relancer Lara Croft sur PlayStation 2 avec une approche plus sombre et plus ambitieuse, mais il sort dans un état trop fragile. Pour Eidos, c’est un signal d’alarme.
Après cet échec, la licence Tomb Raider est retirée à Core Design et confiée à Crystal Dynamics. Ce changement marque la fin d’une époque. Core Design avait créé Lara Croft et porté la série pendant ses premières années, mais Eidos choisit de repartir avec une autre équipe pour reconstruire l’image de la franchise. Tomb Raider: Legend, sorti en 2006, relancera la série avec une approche plus moderne et plus fluide.
Entre-temps, Eidos cherche à stabiliser sa situation financière. La société est rachetée en 2005 par SCi Entertainment, autre acteur britannique du jeu vidéo. Le nom Eidos reste utilisé, mais le groupe entre dans une période de réorganisation. En 2009, Square Enix rachète Eidos, qui devient ensuite Square Enix Europe. Le nom historique s’efface peu à peu comme grande entité indépendante.
L’histoire ne s’arrête pas totalement là. Les licences associées à Eidos, notamment Tomb Raider, Deus Ex, Thief ou Legacy of Kain, continueront à vivre sous d’autres structures. En 2022, Square Enix vend plusieurs de ses studios occidentaux, dont Crystal Dynamics et Eidos-Montréal, ainsi que des droits de licences comme Tomb Raider, Deus Ex ou Legacy of Kain, au groupe Embracer.
L’héritage d’Eidos reste donc très fort, même si son nom a disparu comme grand éditeur autonome. La société a transformé Tomb Raider en phénomène culturel, donné une place mondiale à Lara Croft, publié plusieurs jeux PC et consoles majeurs, et accompagné la bascule de l’industrie britannique vers le jeu vidéo international des années 90.
Eidos n’a pas été un studio au sens traditionnel. C’était plutôt une structure de regroupement, d’édition et d’acquisition, capable de réunir Domark, U.S. Gold, Core Design, Crystal Dynamics, Ion Storm ou d’autres talents sous une même bannière. Son histoire est parfois désordonnée, très liée aux rachats et aux impératifs financiers, mais elle raconte parfaitement l’époque où le jeu vidéo devient une industrie mondiale.
Pour beaucoup de joueurs, Eidos restera d’abord le nom inscrit sur les boîtes de Tomb Raider. Et même si Lara Croft appartient d’abord au talent de Core Design, c’est Eidos qui lui a donné l’espace, la puissance commerciale et la visibilité nécessaires pour devenir l’une des figures les plus connues du jeu vidéo. Un éditeur construit presque par acquisitions, mais dont le logo reste associé à quelques-uns des plus grands souvenirs PC et PlayStation de la fin des années 90.