Renegade Software est un éditeur britannique fondé au début des années 90 dans le sillage des Bitmap Brothers. Son origine raconte déjà beaucoup de choses sur l’époque : après avoir travaillé avec des éditeurs plus traditionnels comme Mirrorsoft ou Image Works, les Bitmap Brothers veulent davantage de liberté, de contrôle artistique et de reconnaissance. Renegade naît donc comme un label plus proche des créateurs, avec l’idée de publier des jeux sans les enfermer dans une logique trop industrielle.
Le projet est soutenu par Martin Heath, patron du label musical Rhythm King Records, déjà lié aux Bitmap Brothers depuis Xenon 2: Megablast et son fameux morceau de Bomb the Bass. Ce lien avec la musique n’est pas anodin. Renegade garde quelque chose d’un label indépendant : une image plus branchée, plus artistique, presque plus proche de la culture pop que du simple éditeur de logiciels.
Les premiers jeux publiés sous le label Renegade renforcent cette impression. Gods, Magic Pockets, Cadaver: The Payoff ou The Chaos Engine prolongent directement l’univers des Bitmap Brothers. Graphismes métalliques, ambiance urbaine ou fantasy sombre, difficulté bien présente, musiques marquantes : Renegade devient rapidement associé à une certaine idée du jeu Amiga et Atari ST, plus stylée que bavarde, plus sûre de son image que beaucoup d’éditeurs concurrents.
Mais Renegade ne se limite pas aux Bitmap Brothers. Le label publie aussi des jeux venus d’autres studios importants de la scène européenne, comme Sensible Software, Graftgold, Factor 5, Terramarque ou Wunderkind. On retrouve ainsi dans son catalogue Sensible Soccer, Sensible World of Soccer, Fire & Ice, Uridium 2, Turrican 3, Elfmania, Ruff ’n’ Tumble ou encore Virocop. Pour un label né assez tard, la liste est impressionnante.
Renegade se construit donc une image d’éditeur exigeant, souvent associé à des développeurs reconnus. Ce n’est pas une maison qui publie tout et n’importe quoi pour remplir les rayons. Le catalogue reste relativement court, mais il possède une vraie cohérence : beaucoup de jeux très “Amiga” dans l’esprit, visuellement travaillés, souvent techniques, parfois difficiles, mais rarement anonymes.
En 1995, Renegade publie Flight of the Amazon Queen, développé par le studio australien Interactive Binary Illusions. Le jeu arrive tardivement sur Amiga et PC, à une période où l’aventure point & click est dominée par LucasArts et Sierra. Il reprend justement une partie de cet esprit : humour, dialogues, inventaire, énigmes, décors dessinés et ambiance de film d’aventure des années 40.
Flight of the Amazon Queen met en scène Joe King, pilote d’avion cargo, entraîné dans une aventure en pleine jungle amazonienne après le crash de son appareil. Le ton est volontairement léger, avec des références aux vieux serials, à Indiana Jones, aux pulps et aux comédies d’aventure. Le jeu ne cherche pas à révolutionner le genre, mais il le fait avec charme, générosité et une vraie affection pour ses modèles.
Le développement du jeu est intéressant, car il commence d’abord sur Amiga 500 avec une petite équipe autour de John Passfield et Steve Stamatiadis. Le moteur maison, appelé JASPAR, est conçu pour gérer cette aventure graphique dans l’esprit des grands point & click de l’époque. Renegade permet ensuite au projet de trouver une sortie plus large, notamment avec une version DOS CD comprenant des voix, alors que la version Amiga reste sans doublage.
Flight of the Amazon Queen est souvent perçu comme un jeu d’aventure très sympathique, parfois un peu suiveur, mais sincère. Il n’a pas la puissance d’écriture d’un Monkey Island ni la force visuelle d’un grand Sierra, mais il possède un ton chaleureux, des personnages attachants et cette qualité rare des bons jeux de fin de génération : on sent l’amour du genre, même si le marché commence déjà à tourner la page.
Cette sortie tardive explique aussi sa trajectoire particulière. En 1995, l’Amiga n’est plus au centre du marché, le PC prend l’avantage, et les jeux d’aventure entrent bientôt dans une période plus difficile. Flight of the Amazon Queen arrive donc comme une belle anomalie : un point & click classique, coloré et accessible, publié par un label déjà célèbre pour d’autres genres.
Renegade est racheté par Time Warner en 1995, puis intégré à Warner Interactive avant que l’ensemble ne passe chez GT Interactive. Le label disparaît progressivement dans ces mouvements de rachat, comme beaucoup de marques britanniques de la période. Sa durée de vie aura été courte, mais son catalogue reste très dense.
L’héritage de Renegade Software tient donc à cette image de label indépendant bien tenu, proche des créateurs et associé à plusieurs grands noms européens. Les Bitmap Brothers lui donnent son prestige initial, Sensible Software lui apporte certains des meilleurs jeux de football de l’époque, Graftgold et Factor 5 renforcent son catalogue d’action, tandis que Flight of the Amazon Queen ajoute une belle note d’aventure graphique en fin de parcours.
Renegade n’aura pas eu le temps de devenir un géant, mais il a laissé une trace nette. Un logo, une poignée de titres forts, une idée presque musicale de l’édition, et cette impression qu’au début des années 90, un label pouvait encore se construire autour d’un goût, d’une attitude et d’un respect visible pour les studios qu’il publiait.