Brøderbund est fondé en 1980 par les frères Doug et Gary Carlston, bientôt rejoints par leur sœur Cathy. La société naît d’abord pour commercialiser Galactic Empire, un jeu de stratégie créé par Doug Carlston, mais elle va rapidement devenir beaucoup plus qu’un simple petit éditeur familial. En quelques années, Brøderbund s’impose comme l’un des meilleurs découvreurs de talents de l’informatique américaine.
Le nom Brøderbund, avec son “ø” très reconnaissable, signifie approximativement “association de frères”. Il résume bien l’origine familiale de la société, mais aussi son fonctionnement des débuts : une structure attentive aux créateurs, capable de repérer des programmeurs indépendants et de donner une vraie visibilité à leurs idées. À une époque où beaucoup de jeux sont encore conçus par une ou deux personnes, ce flair va devenir l’une des grandes forces de l’éditeur.
Brøderbund signe très vite une série de titres majeurs. Choplifter, créé par Dan Gorlin, sort en 1982 et propose un jeu d’action immédiatement lisible, où le joueur pilote un hélicoptère pour sauver des otages. Le jeu est simple à comprendre, mais nerveux, efficace, avec une idée forte dès les premières secondes. C’est exactement le type de projet que Brøderbund sait repérer : un concept clair, une exécution solide, et une vraie personnalité.
En 1983, Lode Runner confirme ce talent éditorial. Créé par Doug Smith, le jeu mélange plates-formes, réflexion et construction de niveaux. Le joueur doit récupérer de l’or tout en évitant des gardes, avec la possibilité de creuser le sol pour se frayer un passage ou piéger ses poursuivants. La présence d’un éditeur de niveaux renforce encore sa durée de vie. Lode Runner devient l’un des grands classiques de l’Apple II, puis sera adapté sur une multitude de machines.
En 1984, Brøderbund publie Karateka, premier grand jeu de Jordan Mechner. Développé sur Apple II, le titre impressionne par son animation inspirée de la rotoscopie, son ambiance de film de samouraï et sa mise en scène très simple mais très efficace. Avant même Prince of Persia, Mechner montre déjà son obsession pour le mouvement crédible, le rythme cinématographique et la narration visuelle.
L’année suivante, Where in the World Is Carmen Sandiego? installe une autre grande réussite de Brøderbund. Le jeu mélange enquête, géographie et pédagogie, avec une formule suffisamment intelligente pour plaire aux enfants, aux parents et aux écoles. Carmen Sandiego devient rapidement une franchise majeure, déclinée en jeux, livres, émissions et produits éducatifs. Brøderbund trouve là l’un de ses piliers les plus durables.
La fin des années 80 confirme cette série impressionnante. Shufflepuck Café, développé par Christopher Gross, devient un classique du Macintosh et de l’Amiga avec son air hockey futuriste peuplé de personnages étranges. Puis Prince of Persia, créé par Jordan Mechner et publié en 1989, marque durablement le jeu de plates-formes. Son animation fluide, ses pièges, ses combats au sabre et son atmosphère orientale en font l’un des jeux les plus élégants de son époque.
Ce qui distingue Brøderbund, c’est aussi sa relation privilégiée avec l’Apple II puis le Macintosh. Beaucoup de ses jeux naissent d’abord sur les machines Apple, avant d’être adaptés sur d’autres supports comme le Commodore 64, le PC, l’Amiga, l’Atari ST ou les consoles. Cette proximité avec l’univers Apple donne à l’éditeur une image un peu différente de celle des sociétés plus tournées vers l’arcade. Brøderbund paraît souvent plus “micro”, plus créatif, plus attentif à l’interface et à la présentation.
Le catalogue ne se limite pas aux jeux. Brøderbund devient aussi un acteur important du logiciel familial et créatif, avec des titres comme The Print Shop, qui permet aux utilisateurs de créer cartes, bannières et affiches sur leur ordinateur. Cette double identité compte beaucoup : Brøderbund ne vend pas seulement du jeu vidéo, mais une certaine idée du micro-ordinateur comme outil de création, d’apprentissage et de divertissement familial.
Au début des années 90, l’éditeur accompagne la montée du CD-ROM et du multimédia. C’est dans ce contexte qu’arrive Myst, développé par Cyan et publié par Brøderbund en 1993. Le jeu devient un phénomène. Ses images précalculées, son ambiance silencieuse, ses énigmes mécaniques et son rythme contemplatif séduisent un public bien plus large que celui de l’aventure traditionnelle. Myst ne met pas fin au point & click, mais il déplace clairement le centre de gravité du genre vers l’aventure CD-ROM, plus visuelle, plus immersive et plus grand public. Brøderbund avait déjà repéré beaucoup de talents ; avec Cyan, il en tient un nouveau. ([en.wikipedia.org](https://en.wikipedia.org/wiki/Broderbund?utm_source=chatgpt.com))
Le succès de Myst est immense, puis Riven, sa suite, confirme l’importance de la licence. Brøderbund devient alors associé à deux familles très différentes : d’un côté les produits éducatifs et familiaux comme Carmen Sandiego ou The Print Shop, de l’autre les jeux d’aventure CD-ROM sophistiqués comme Myst et Riven. Cette double image explique en partie la création du label Red Orb Entertainment en 1997.
Red Orb, dont le nom reprend les lettres de “Brøderbund” à l’envers, est lancé pour distinguer les jeux vidéo plus adultes ou plus orientés joueurs du reste du catalogue éducatif et familial. Le label publie notamment Riven, Prince of Persia 3D, Warlords III, WarBreeds, Take No Prisoners ou encore John Saul’s Blackstone Chronicles. L’idée est claire : Brøderbund veut conserver son image familiale tout en donnant une autre vitrine à ses productions plus “jeu vidéo”. ([en.wikipedia.org](https://en.wikipedia.org/wiki/Red_Orb_Entertainment?utm_source=chatgpt.com))
Mais la fin des années 90 est plus difficile. Le marché change, les coûts augmentent, et Brøderbund n’a plus la même position qu’au temps de l’Apple II ou du CD-ROM triomphant. En 1998, la société est rachetée par The Learning Company pour environ 420 millions de dollars. Très vite, des restructurations suivent, avec de nombreux licenciements et la fermeture de sites, signe que l’esprit familial des débuts appartient déjà au passé. ([wired.com](https://www.wired.com/1998/06/broderbund-acquired/?utm_source=chatgpt.com), [wired.com](https://www.wired.com/1998/09/firings-at-broderbund/?utm_source=chatgpt.com))
The Learning Company passe ensuite dans le giron de Mattel, puis ses activités de divertissement sont revendues à Ubisoft en 2001. Plusieurs licences liées à Brøderbund, comme Prince of Persia, changeront alors de maison. Myst, lui, suivra un parcours plus particulier, Cyan conservant un rôle central dans l’histoire de la série. La marque Brøderbund survivra surtout à travers certains produits éducatifs ou créatifs, mais l’éditeur qui découvrait les grands talents des années 80 n’existe plus vraiment sous cette forme.
L’héritage de Brøderbund reste pourtant considérable. Choplifter, Lode Runner, Karateka, Carmen Sandiego, Shufflepuck Café, Prince of Persia, The Print Shop, Myst et Riven suffisent à raconter une société rare, capable de toucher au jeu d’action, à la plate-forme, à l’éducation, à la création graphique et à l’aventure contemplative.
Brøderbund n’a pas seulement publié des succès. Il a souvent repéré les bonnes personnes au bon moment : Dan Gorlin, Doug Smith, Jordan Mechner, Cyan, et bien d’autres. C’est peut-être là sa vraie marque. Dans les années 80 et 90, l’éditeur a su reconnaître les idées qui changeaient quelque chose, les accompagner, les rendre visibles et les faire voyager d’une machine à l’autre. Une maison de talents, plus qu’une simple usine à logiciels.