Emmanuel Viau est l’un des pionniers de l’édition française de jeux vidéo. Avant de fonder ERE Informatique, il se passionne pour la programmation sur les premiers micro-ordinateurs grand public, notamment autour de l’univers Sinclair. Il comprend très vite qu’il existe un manque important de logiciels pour ces nouvelles machines, mais aussi un vrai problème de reconnaissance et de rémunération pour les auteurs.
Au début des années 80, il rencontre Philippe Ulrich dans l’environnement de Direco, importateur français des produits Sinclair. Le courant passe rapidement entre les deux hommes. Tous deux partagent le même constat : dans le modèle de distribution de l’époque, les créateurs de logiciels restent souvent les moins bien servis, alors que ce sont eux qui prennent les risques artistiques et techniques.
En 1983, Emmanuel Viau fonde ERE Informatique. Il n’a alors qu’une vingtaine d’années et démarre modestement, d’abord depuis la maison familiale, avec l’aide financière de ses parents. La société emménage ensuite dans un local de 60 m² au 27 rue de Leningrad, à Paris, en face de l’INPI. Très vite, ERE devient l’une des toutes premières sociétés françaises réellement structurées autour de la création et de l’édition de logiciels.
Philippe Ulrich rejoint l’aventure en 1984 comme directeur de collection. La répartition des rôles se met alors en place : Ulrich prend en charge la ligne artistique, les auteurs et l’identité créative du catalogue, tandis qu’Emmanuel Viau assure la direction, l’organisation et les finances. ERE Informatique se construit sur cette complémentarité entre intuition éditoriale et gestion d’entreprise.
La société se distingue aussi par son modèle de collaboration avec les auteurs. Plutôt que d’employer uniquement des salariés, ERE travaille beaucoup avec des créateurs indépendants, rémunérés en royalties, avec des avances permettant de financer le développement. Pour l’époque, cette approche donne davantage de place aux auteurs et correspond bien à l’image que l’entreprise veut défendre : celle d’un éditeur de logiciels d’auteur.
Les slogans de la société résument cette ambition : Entrez dans l’ERE Informatique, Une nouvelle ERE de logiciel, ou encore L’ERE du plaisir. Derrière les jeux de mots, il y a une vraie volonté de marquer une rupture. ERE ne veut pas seulement vendre des cassettes ou des disquettes, mais donner une identité à la création micro française.
Durant quelques années, la société aligne plusieurs titres importants : Mission Delta, Macadam Bumper, Crafton et Xunk, Bubble Ghost, Sram et surtout L’Arche du Captain Blood. Ces jeux permettent à ERE Informatique de se faire connaître en France et à l’étranger, avec un catalogue varié, parfois très original, souvent plus ambitieux que la moyenne de la production micro de l’époque.
Malgré ces succès, la situation financière reste fragile. Le marché évolue vite, les besoins en distribution augmentent, et ERE Informatique finit par passer sous le contrôle d’Infogrames à la fin des années 80. Emmanuel Viau quitte la société en 1989. Une partie des créatifs partira ensuite vers l’aventure Cryo, tandis que lui poursuit son parcours entrepreneurial dans d’autres domaines du logiciel.
Après son départ d’ERE, Emmanuel Viau fonde Softdisk France. La société adapte en français le concept du magazine sur disquette, avec Périodisk pour PC et Macintosh, ainsi qu’une déclinaison plus ludique intitulée Périodisk Spécial Jeux. Softdisk France n’est pas affiliée directement à Softdisk US, mais reprend l’idée d’une diffusion régulière de logiciels par abonnement.
En parallèle, il fonde avec Michèle Le Meur la société Smart Move, à qui l’on doit L’Ange et le Démon sur CD-i. Ce jeu d’aventure, entièrement réalisé en photographies et situé au Mont-Saint-Michel, appartient aux premières expériences françaises sur ce support. Le procédé est encore inhabituel à l’époque, entre jeu vidéo, photographie interactive et production multimédia.
En 1995, Emmanuel Viau rejoint Coktel Sierra comme responsable de gamme, puis prend la direction de MDO, filiale chargée notamment de séries ludo-éducatives comme Adi et Adibou. Cette période le rattache à l’un des grands succès français du logiciel éducatif, dans un marché familial très porteur durant les années 90.
En 2000, il s’installe au Québec pour monter la filiale de développement du Groupe ICE. Il y produit plusieurs jeux et logiciels ludo-éducatifs, dont des titres liés à Adibou et à Monsieur Bonhomme. Après la faillite du groupe, il fonde en 2002, avec Yan Cyr, le Laboratoire de Tests Enzyme, société spécialisée dans l’assurance qualité pour le jeu vidéo.
Le parcours d’Emmanuel Viau est donc celui d’un entrepreneur du logiciel, passé par plusieurs âges de l’informatique : les cassettes des premiers micros, l’édition d’auteur avec ERE Informatique, le magazine sur disquette, le CD-i, le ludo-éducatif, puis les services de test pour l’industrie du jeu vidéo.