Éric Chahi est l’une des personnalités françaises les plus connues du jeu vidéo des années 80 et 90. Graphiste, programmeur, game designer et auteur, il fait partie de ces créateurs capables de concevoir un jeu presque dans sa totalité, avec une vision très personnelle de l’image, du rythme et de la mise en scène.
Il commence sa carrière sur Oric, notamment avec Frog et Carnaval chez ASN Diffusion, puis travaille pour Loriciels. On le retrouve alors sur Le Sceptre d’Anubis en 1984, Doggy, puis Infernal Runner en 1985 et Le Pacte en 1986. Ces premiers jeux montrent déjà son goût pour l’action, l’animation et les situations visuelles fortes, même si les machines de l’époque imposent encore des limites très strictes.
Il rejoint ensuite la société Chip, où il travaille sur Jeanne d’Arc et Voyage au centre de la Terre. Ces jeux utilisent beaucoup d’images digitalisées, une technique impressionnante pour l’époque, même si elle reste limitée par les couleurs et les capacités des machines. Éric Chahi y développe une approche très graphique du jeu vidéo, davantage tournée vers l’ambiance et la composition de l’image que vers la simple illustration décorative.
Une opportunité s’ouvre ensuite chez Delphine Software, qui recherche un graphiste pour son nouveau jeu d’aventure. Dans un premier temps, son travail à base de digitalisations ne convainc pas totalement Paul Cuisset. Chahi revient alors quelques jours plus tard avec de nouveaux graphismes originaux, dont une introduction animée. Cette fois, l’essai est concluant : il est engagé pour travailler sur Les Voyageurs du Temps, premier grand jeu d’aventure de Delphine utilisant son système cinématique.
Les Voyageurs du Temps, sorti en 1989 sur Atari ST, Amiga et PC, rencontre un vrai succès. Le jeu marque une étape importante pour Delphine Software, avec ses écrans soignés, ses animations, son interface plus moderne et sa volonté de donner au jeu d’aventure une allure plus cinématographique. Pour Éric Chahi, cette expérience est décisive. Les royalties gagnées sur le jeu lui permettent de se lancer dans un projet beaucoup plus personnel.
Ce projet, c’est Another World. Développé pendant environ deux ans, presque seul, le jeu sort en 1991 sur Amiga et Atari ST avant d’être adapté sur de nombreux supports. Chahi y signe la conception, les graphismes, l’animation et une grande partie de la programmation, avec Jean-François Freitas à la musique. Another World impressionne par sa mise en scène, son animation rotoscopée, son absence de texte inutile et sa manière de raconter par l’image et l’action.
Le jeu devient rapidement un titre culte. Son introduction, l’expérience qui tourne mal, l’arrivée brutale dans un monde hostile, puis la relation silencieuse avec l’extraterrestre compagnon donnent au joueur le sentiment de vivre un petit film interactif, mais sans jamais abandonner le jeu au profit de la simple cinématique. Another World reçoit notamment le Tilt d’or de la meilleure animation, et son influence dépassera largement le cadre français.
Après ce succès, Éric Chahi se lance dans un nouveau projet beaucoup plus long et difficile : Heart of Darkness. Le développement dure plusieurs années et le jeu sort finalement en 1998 sur PlayStation et PC. Le titre reprend une certaine idée de l’aventure cinématique, avec un jeune garçon projeté dans un monde hostile pour sauver son chien. Visuellement superbe, très animé, parfois cruel dans sa difficulté, le jeu arrive cependant dans un marché qui a beaucoup changé depuis Another World.
Heart of Darkness reçoit un accueil globalement positif, mais son impact reste plus limité. En 1998, la concurrence est devenue énorme, la 3D domine déjà une grande partie du paysage, et le public n’attend plus exactement les mêmes choses qu’au début des années 90. Le jeu garde aujourd’hui une vraie place dans la mémoire des amateurs d’aventures cinématiques, mais sa longue gestation a profondément marqué son créateur.
Après cette expérience, Éric Chahi s’éloigne du jeu vidéo pendant plusieurs années. Il se consacre notamment à l’observation de la nature et des volcans, un intérêt qui reviendra plus tard dans son travail. Cette pause n’est pas une simple parenthèse : elle nourrit une nouvelle manière de penser les mondes virtuels, davantage tournée vers les forces naturelles, les paysages et les systèmes vivants.
En 2006, il revient autour de son œuvre la plus célèbre avec une édition anniversaire de Another World sur PC. Le jeu bénéficie de graphismes retravaillés en haute définition, tout en conservant son style original. D’autres éditions suivront ensuite, notamment pour les 20 ans puis les 25 ans du jeu, sur PC, consoles et supports modernes. Ces rééditions permettent à une nouvelle génération de découvrir le titre dans de bonnes conditions.
En 2011, Éric Chahi revient à la création avec From Dust, développé chez Ubisoft Montpellier. Il y assure le concept et la direction créative. Le jeu place le joueur face à un monde naturel en mouvement, où l’eau, la lave, le sable et la végétation réagissent aux interventions divines. On y retrouve son goût pour les environnements hostiles, mais cette fois à travers une logique de simulation et de manipulation des éléments.
Après From Dust, Chahi poursuit ses recherches autour de la nature, de la matière et des mondes interactifs. Il fonde le studio Pixel Reef en 2016, puis développe Paper Beast, sorti en 2020 sur PlayStation VR avant d’arriver sur PC. Le jeu propose une exploration en réalité virtuelle dans un monde peuplé de créatures de papier, nées d’un écosystème numérique étrange. Comme dans Another World, le récit passe surtout par l’observation, les gestes et l’interaction avec l’environnement.
Paper Beast confirme la cohérence de son parcours. Depuis ses premiers jeux jusqu’à ses projets les plus récents, Éric Chahi s’intéresse moins aux dialogues ou aux longues explications qu’aux mondes que l’on découvre par soi-même. Qu’il s’agisse d’une planète hostile, d’un royaume d’ombre, d’un volcan ou d’un écosystème de papier, ses jeux cherchent souvent à placer le joueur face à un univers qui existe avant de se livrer.
Éric Chahi reste ainsi une figure à part du jeu vidéo français. Son nom est évidemment lié à Another World, mais son parcours ne se limite pas à ce seul titre. De l’Oric à la réalité virtuelle, il a traversé plusieurs générations de machines en gardant une même attention à l’image, au mouvement, au silence et à cette sensation très particulière d’être projeté dans un monde inconnu.